Vingt-troisième épisode - Au pays de Maïkan le sorcier


Résumé de l'épisode précédent :

Au festin  Maikan se montre menaçant et haineux vis-à-vis de tous et de l’abbé François en particulier. Ce dernier prend M. de Champlain à part pour lui parler d’Hébertet. Ils vont jusqu’à la rivière pour ne pas être entendus, car ils ont remarqué qu’ils étaient suivis. Il a des choses importantes à lui révéler. Il lui raconte ce qu’il sait tout du sorcier, qui prétend avoir été enlevé lorsqu’il était enfant et élevé en France. De retour dans son pays il aurait été initié par un vieux chaman, dont certains soupçonnent qu’il l’ait assassiné. Soudain les deux hommes entendent des gémissements qui viennent du bord de la rivière.




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M. de Champlain et l’abbé François se précipitèrent vers l’endroit d’où venaient les gémissements entendus. Ils ne tardèrent pas à apercevoir  un homme ensanglanté qui  se traînait dans le sable pour tenter de les rejoindre. En s’approchant, ils reconnurent Jacques Meunier, le coureur des bois du premier village, celui-là même que M. de Champlain devait rencontrer le lendemain matin. Ce dernier réalisa vite que  l’homme était mourant et se pencha avec compassion. Meunier prononça quelques paroles incompréhensibles, puis dans un dernier effort il  hoqueta :

- Guillaume… vivant… 

Puis, il mit son doigt en travers de sa bouche comme s’il demandait qu’on garde cette information secrète et rendit le dernier soupir.

Ce pauvre garçon avait sans doute payé de sa vie les informations qu’il voulait donner à M. de Champlain. Celui-ci comprit alors  que le secret autour de la disparition de Guillaume pourrait coûter d’autres vies et qu’il lui faudrait veiller de très près à la sécurité d’Agathe et d’Isabelle.


- Nous devons aller prévenir le Sagamo Passaconnaoua, dit-il alors l’air grave.

- Je dois d’abord vous confier ce que je sais sur mon ami Hébertet, répondit l’abbé.  Ce pauvre Jacques Meunier peut hélas attendre un moment, occupons-nous des vivants. 

- Vous voulez dire qu’Hébertet aussi serait en vie … interrogea M. de Champlain. 

- Je le pense. J’ai appris récemment que peu de temps après son départ de Tadoussac pour sa dernière tournée, les Iroquois avaient fait une rafle dans le  premier village où notre ami devait se rendre. 

- J’ai appris moi aussi que ces derniers temps les Iroquois avaient perdu beaucoup d’hommes. Cette guerre permanente entre nations autochtones est un vrai fléau. Suivant la coutume, certains de ces pauvres diables seront exécutés, d’autres serviront d’esclaves,  et les plus heureux seront  choisis par les femmes pour remplacer un membre du clan. Il va prendre la place d’un guerrier iroquois mort au combat. Il prend aussi son nom et son rang dans le clan. Il hérite de ses biens, de son épouse et de ses enfants.  On lui  prend en quelque sorte son âme pour remplacer celle qui est partie. Grâce à cela il y a toujours le même nombre d’hommes dans chaque camp. Seule la sagesse indienne  peut permettre de comprendre une chose aussi invraisemblable pour les pauvres Blancs que nous sommes.

- J’avoue que ce fut une des choses qui me  surprit le plus, lorsque je suis arrivé en Nouvelle-France, reconnut l’abbé. 

- Votre ami  Hébertet aurait donc été fait prisonnier ? demanda M. de Champlain. 

- En tout cas c’est à la date de cette rafle qu’on a perdu sa trace. 

- Mais pourquoi personne n’en a-t-il parlé ? s’étonna M. de Champlain. 

- Bonne question, répondit l’abbé. Je me suis rendu dans le village où cela se serait passé, mais il semble que tout le monde ait perdu la mémoire. Personne ne l’aurait vu, ni avant, ni après. Les autochtones connaissent parfaitement l’art de la dissimulation, c’est aussi ce qui leur a permis bien souvent de survivre. Voilà c’est tout ce que je peux vous dire pour le moment, mais ce que je viens d’apprendre sur Guillaume de Carabas me fait penser qu’il y a peut-être un lien entre ces deux affaires. Je vais donc tenter de tirer cette affaire au clair par tous les moyens possibles. 

- Faites bien attention à vous, dit M. de Champlain. 

- Je sais courir comme le lièvre quand c’est nécessaire. C’est sans  doute pour cela que  les Montagnais m’appellent  abbé Uapush ce qui veut dire abbé Lièvre c’est amusant. On pourrait dire que je suis un lièvre blanc, conclut l’abbé avec un petit rire. 

Le Chat qui, grâce à son invisibilité, avait assisté médusé à la scène et qui avait tout entendu, se précipita vers le tipi de la Fée et d’Isabelle pour tout leur raconter.

Ils furent réveillés très tôt le lendemain, car il avait été décidé que le Sagamo Passaconnaua  accompagnerait avec quelques-uns de ses hommes,  le corps de Meunier jusqu'à son village,.

Le canot funèbre suivit donc l’embarcation de M. de Champlain.

Quand ils arrivèrent à la hauteur du  premier village, ils virent  les habitants rassemblés  sur la petite plage. Les Amérindiens ont des moyens de communication presque aussi efficaces que le téléphone.



A la grande surprise et au grand bonheur de notre ami le Chat, Le Grand Sagamo Anadabijou, accompagné de sa fille et de la jeune veuve du coureur des bois,   vint les accueillir.

Anadabijou avait été alerté par les feus allumés pour calmer l’âme du malheureux Meunier. Il ne voulait pas que cette mort porte atteinte aux bonnes relations qu’il entretenait avec les Français et en particulier avec M. de Champlain.  Il règlerait plus tard le problème avec les Iroquois qui avaient pris l’habitude de chasser sur le territoire des Montagnais.

- Jacques Meunier, qui avait pris le nom de Shakaikanis - qui veut dire « petit lac » dans notre langue -  , sera enterré comme un brave Montagnais qu’il était devenu, dit Anadabijou en s’adressant à M. de Champlain. L’enterrement aura lieu dans quatre jours comme c’est la coutume. Nous pensons tous à la peine de Mikuen son épouse et le pauvre petit Kenikuenis qui veut dire « petit Grégoire ». Qui aura la lourde charge de venger son père plus tard, si nous n’avons pas trouvé le coupable avant, bien sûr. Pour ramener la paix dans nos esprits et dans notre village, j’ai demandé à Maikan notre chaman de préparer une cérémonie. J’espère, qu’avant de partir, vous nous ferez  l’honneur d’y assister avec vos amis. Vous pourrez ainsi prier votre  grand Manitou pour la paix de son âme. Maikan fera le reste.  

Quand la nuit commença à tomber tout le village conduit par le Grand Sagamo et sa fille se rendit devant une tente que le chaman venait de construire pour la circonstance et dans laquelle il s’était enfermé. Puis les villageois se mirent à appeler les esprits par des chants avec des tambours. Le Chat aurait voulu y participer, mais il se rendait bien compte que ce ne serait pas raisonnable et surtout il craignait les éventuelles remontrances de la Fée. Il chanta tous les chants et frappa le tambour avec eux par la pensée, en espérant que Uapikuan tout au fond de son âme sentirait sa présence, ce sont des pratiques courantes entre Indiens !

Après un long moment on entendit des cris d’animaux et la tente se mit à trembler.

 L’abbé François se pencha vers Fleur de Lune, avec laquelle il avait sympathisé. Il lui avait même trouvé des qualités qui lui rappelaient son ami Hébertet.

- Ces cris d’animaux retentissent quand les divinités arrivent, lui dit-il. Maintenant Maikan le chaman  va entrer en transe. Il ira jusqu’au seuil de la mort. Mais rassurez-vous, il en revient toujours pour apporter la santé et la prospérité aux habitants du village. Aujourd’hui, il aura fort à faire. 

Avant de les  raccompagner jusqu’à la  petite plage où tout le village les attendait pour leur souhaiter un bon retour,  il dit à M. de Champlain avec émotion :

- Je suis très heureux de savoir que la fille de mon ami Hébertet est un personnage aussi attachant. J’espère que nous retrouverons son père sain et sauf. En attendant je viendrais vous voir souvent à Québec et je m’occuperais de l’éducation religieuse d’Isabelle, si vous le permettez bien sûr ! 

- Première nouvelle dit M. de Champlain en riant. Je crains que votre éducation ne soit plus qu’à moitié chrétienne.  Si je vous la confie, vous en ferez une chaman, prête à quitter le monde des Blancs,  tout comme son père! 

- Dieu m’a donné de prendre le bon en chaque chose et en chaque être mon cher Samuel répondit l’abbé avec un  petit sourire tranquille. De toute façon c’est Isabelle qui décidera et vous serez peut-être étonné de son choix ! 

Fleur de Lune trouvait le prêtre de plus en plus sympathique, elle avait un peu honte d’avoir eu si peur de le rencontrer.

Le grand Sagamo Anadabijou et  sa fille Uapikuan  les accompagnèrent jusqu’à leur embarcation. Après de  bien belles paroles d’adieu,  la petite troupe remonta sur le bateau.



Le retour vers Tadoussac se fit dans un lourd silence. Chacun pensant aux événements qu’ils venaient de vivre et mesurant les difficultés et les dangers qui les attendaient. Peu après le départ, M. de Champlain demanda  à Etienne Brûlé s’il rêvait toujours de devenir coureur des bois et le jeune homme lui répondit que rien ne pouvait entamer sa vocation et que c’étaient les risques du métier. Fleur de Lune fut pleine d’admiration pour son courage et pensa qu’à sa place, elle n’aurait eu qu’un désir,  retourner en France au plus vite !

Le Chat n’avait même pas pu parler à sa fiancée indienne, mais il était heureux de l’avoir revue, malgré la tristesse de la situation. Il se dit que l’avenir n’était vraiment pas très sûr. Il n’avait aucune envie de réapparaître aux yeux de qui que ce soit, sauf ceux d’Uapikuan. Invisible il se sentait protégé. C’était peut-être une erreur ! N’avait-il pas un peu sous-estimé les pouvoirs du sorcier… Si l’Homme en noir pouvait disparaître, comme il l’avait fait en même temps que lui à la taverne, peut-être pouvait-il aussi retrouver le Chat dans le monde de l’invisible ? Mais alors pourquoi ce sorcier de maleur faisait-il semblant de ne pas le voir, lu le Chat et au nom de quel méchant dessein usait-il d’une telle ruse ?

L’annonce de la mort de Jacques Meunier était arrivée rapidement au  petit port. Les rumeurs les plus folles couraient de bouche à oreille. Quand nos amis arrivèrent de leur expédition sur le Saguenay, ils furent assaillis de questions et le soir au dîner la conversation ne tourna qu’autour de la mort du pauvre coureur des bois, malgré les efforts du capitaine pour dévier la conversation vers des chose plus constructives comme le départ du premier contingent d’ouvriers émigrants pour Québec.

Le Chat, redevenu visible à la demande de la Fée, faisait  sa petite promenade du soir matin sur le pont inférieur quand il croisa Duval et sa bande. Il s’arrêta non loin afin d’écouter leur conversation.

- Moi je vous dis que c’est le capitaine qui  porte malheur, disait Duval. Vous avez vu ce qui est arrivé à ce pauvre coureur des bois. Si on ne fait rien, on finira tous comme lui, je vous le dis. 

- Cela s’appelle faire feu de tout bois ! pensa le Chat. 

Il aurait bien volontiers attaqué toutes griffes dehors l’infâme Duval, mais le pire restait à venir.

- Depuis le départ j’ai essayé de convaincre les autres que j’avais raison, mais ce sont des lâches, continua Duval. On ne pourra compter que sur nous-mêmes mes amis, croyez-moi.


J’ai appris que nous partirions les premiers,  et ça tombe très bien ! Quand la barque remontera pour chercher le reste, après avoir déchargé le matériel,  nous pourrons enfin agir car Champlain sera quasiment seul avec nous. 

Duval attendit un moment pour voir l’effet de ses paroles sur les autres, puis il ajouta :

- Ecoutez-moi bien,  quand nous arriverons à Québec, il faudra faire vite…  Une fois que la construction de l’Abitation sera commencée, il sera trop tard. Tous les fidèles de Champlain seront revenus et ceux que nous avons eu tant de mal à convaincre, n’oseront plus nous suivre. Au fond ils baillent tous d’admiration devant le capitaine! 

En entendant ces paroles le Chat faillit étouffer de rage. Il se mit à tousser si nerveusement que Duval remarqua sa présence et le poursuivit en hurlant :

- Je vous dis qu’il est malade ce sale matou, il est sûrement contagieux. C’est comme les rats ces bêtes-là, ça peut vous coller la peste, si je l’attrape, je le noie. 

Le Chat détala sans demander son reste, sous les rires et les quolibets des  conspirateurs ! Le Chat se trouvait soudain face  à la triste réalité. Il comprit qu’il n’avait pas voulu y croire, alors que n’importe quel chat plus malin que lui aurait compris depuis longtemps. Il se serait frappé. Maintenant il n’y avait plus de doute : Duval voulait faire assassiner  le cher « Grand Homme ».

Le Chat  n’osa pas aller réveiller la Fée et surtout il ne savait pas comment lui avouer qu’il avait des soupçons depuis longtemps déjà. Il se dit que la nuit porterait conseil et alla se coucher, mais il dormit mal cette nuit-là. Dès le réveil il se précipita vers la cabine de ses amies.

- Il faut prévenir Champlain, dit-il à peine entré,  ils veulent lui faire un mauvais coup. 

- Le problème dit la Fée c’est que M. de Champlain est parti ce matin à l’aube. 

- Mon Dieu, alors c’est trop tard, s’écria le Chat je m’en veux, je m’en veux…. 

Il se mit alors à raconter  tout ce qu’il savait depuis le début et ce qu’il venait juste d’entendre.

 



 A suivre…

Comment le Chat va-t-il se sortir de cette mauvaise situation ?

Que vont penser Fleur de Lune et la Fée de son comportement ?


Duval et ses complices vont-il mettre leur projet à exécution ?


Vous aurez peut-être la réponse à ces questions dans les prochaines nouvelles du large...



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