| Résumé de l'épisode précédent : |
Dans l’embarcation il y avait le capitaine Testu, le pilote du Don de Dieu et un jeune autochtone qui servait de guide et d’interprète, il s’appelait Muashkuss ce qui veut dire petit ours. Il revenait de France où il avait séjourné pour apprendre la langue, comme un certain nombre d’autres jeunes Montagnais. Un interprète s’appelle un truchement . Il y avait aussi le jeune Etienne Brûlé. Il avait fait partie de la précédente expédition et commentait le voyage. M. de Champlain semblait fier et ému de l’enthousiasme du jeune homme. Il le complimenta souvent et dit aux passagers tout le bien qu’il pensait de lui et de ses efforts. Etienne parla des Indiens, sa passion, et de tout ce qu’il rêvait de faire dans ce pays. Fleur de Lune se dit que si elle n’avait pas été amoureuse de Jean, ce jeune homme lui aurait sans doute plu. - Petit cœur d’artichaut, souffla le Chat moqueur. Fleur de Lune rougit, mais ne put rien répondre. - Dites donc la Fée ! interrogea le Chat, j’aimerais savoir si je suis mortel aussi quand je suis invisible ? La Fée ne pouvait, bien entendu, pas lui répondre directement, sans avoir l’air de parler toute seule. - Il y a des gens qui pensent que les Indiens attaquent systématiquement les Blancs, dit-elle. Rassurez-moi, mon cher Samuel, ceux que nous allons voir sont bien nos amis ? - Il est vrai que nous avons avec les « Sauvages » des relations amicales dans l’ensemble, mais surtout commerciales, répondit M. de Champlain. Les Montagnais ou Kakouchaks sont les seuls à traiter sur les lieux de foires avec les tribus alliées de l’intérieur. Par la suite, ils troquent à Tadoussac les fourrures que nous rapporterons en France, contre des couteaux, des ustensiles en fer, des perles et bien d’autres choses. Quand les bateaux repartent avec leur cargaison à la fin de la saison, les autochtones retournent vers leur territoire de chasse et passent l’hiver avec leurs familles. - Nous ne sommes donc pas en danger en leur compagnie ? insista la Fée. - Bien sûr que non, répondit Champlain étonné d’une telle inquiétude de la part de la jeune femme, dont il avait déjà eu l’occasion d’admirer le courage. Ils ont besoin de nous, comme nous avons besoin d’eux, pourquoi voudriez-vous qu’ils tuent la poule aux œufs d’or? - C’est bien gentil tout ça, dit le Chat, mais ça ne répond toujours pas à ma question, en ce moment par exemple est-ce que je suis mortel, oui ou non ? La Fée fit signe qu’elle ne pouvait pas en dire plus et le Chat continua de ronchonner dans son coin, ce qui donna à Fleur de Lune une grande envie de rire, qu’elle eut bien du mal à réprimer.
Dans l’après-midi, on vit arriver sur la rivière, des canots remplis d’Indiens. Cela rappela à Fleur de Lune, l’entrée du Don de Dieu dans le port de Tadoussac. - Nous allons être accueillis, dit M. de Champlain, par le Grand Chef des Montagnais. En Montagnais Chef se dit Sagamo. Vous devez savoir que c’est un honneur pour nous. C’est un homme très important et très intelligent. Nous nous connaissons bien. Arrivés en vue du village, ils furent accueillis par des chants et des danses. Le Grand Sagamo, un immense gaillard très imposant appelé Anadabijou, était le Chef de tous les autres Chefs, et vint au devant d’eux. Fleur de Lune le trouva magnifique et demanda au truchement Muashkuss de le lui traduire. Cela fit sourire le Grand Chef. Puis il se pencha vers son épouse et celle-ci vint offrir à Fleur de Lune et à la Fée des colliers. Elle offrit aussi des matachias avec des cordons enlacés, faits de poils de porc teints de différentes couleurs, ainsi que des bracelets et ceintures en perles tressées qu’elle avait fabriqués elle-même. Les cérémonies d’accueil durèrent très longtemps avec d’autres chants et d’autres danses de bienvenue que ceux du bord du Saguenay. Le Grand Sagamo reçut la petite troupe dans le tipi prévu à cet effet. C’était une très grande tente couverte d’écorce de bouleau, celle-là même qui servait à faire les canoës. Au sommet il y avait un grand trou où l’on voyait le ciel. Cela sert à ce que la fumée des grands feux faits au milieu de la tente puisse s’échapper ! Muashkuss expliqua à Fleur de Lune que les Montagnais vivent parfois à dix ménages ensemble dans la même tente. Ils couchent tous sur des peaux de bêtes, les uns à côté des autres et les chiens dorment avec eux. Le grand Sagamo fit asseoir ses amis français à côté de lui. Les hommes du village s’installèrent tout autour du wigwam pour pétuner, comme l’expliqua M. de Champlain. Le pétun c’est le tabac que l’on a fait sécher et que l’on a émietté finement pour le mettre ensuite dans le calumet et le fumer. Fleur de Lune qui n’était pas habituée eut vite la tête qui tournait un peu et ses yeux lui piquaient ! Le Grand Sagamo fit ce que M. de Champlain appelle une harangue, c'est-à-dire qu’il fit une sorte de discours, s’arrêtant fréquemment un long moment puis il reprenait. A la fin tous les participants firent oh !oh !oh ! plusieurs fois, ce qui rappela à Fleur de Lune le cri que pousse le Père Noël au Québec. La fillette était fascinée par tout ce qui se passait autour d’elle et ne sentait plus du tout la fatigue du voyage. Après que M. de Champlain eut fait sa harangue à son tour et que tout le monde avait répondu oh !oh !oh !... oh !oh !oh ! la cérémonie se termina. Avant d’aller se reposer un peu dans la tente qui lui était destinée ainsi qu’aux autres hommes de l’équipe, M. de Champlain demanda si Jacques Meunier, le coureur des bois, était dans le village. On lui répondit qu’il était parti mais que son épouse les attendait. Elle portait sur son dos un nouveau-né, emmitouflé dans un sac, sorte de porte-bébé brodé de perles taillées dans des coquillages. Fleur de Lune trouva le nourrisson si joli et si attendrissant, qu’elle serait restée des heures à le contempler. La jeune femme les invita tous à entrer. Elle était très jolie, Fleur de Lune trouva qu’elle ressemblait beaucoup à la couturière de Tadoussac. Elle les reçut chaleureusement et leur offrit tout ce que l’hospitalité indienne exigeait et bien entendu des colliers et des bracelets. Quand Champlain lui demanda où était son mari, elle expliqua, qu’il aurait bien aimé les rencontrer, mais qu’il venait juste de repartir. Il était déjà resté plus longtemps que prévu pour ne pas rater la naissance de son premier enfant ! Il avait chargé sa femme de dire à M. de Champlain qu’il ferait tout son possible pour venir le rencontrer au deuxième village indien où la petite troupe devait se rendre le surlendemain matin. S’il en était empêché il viendrait le voir à Tadoussac au plus tard à la fin de la semaine. Au moment où ils sortaient de la tente, le Chat aperçut au loin, une silhouette qu’il reconnut aussitôt. Tout son sang se glaça dans ses veines et ses poils se hérissèrent sur son dos. Heureusement qu’il était invisible ! Il aurait voulu fuir mais il restait cloué au sol, paralysé par la peur…
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