Vingt-sixième épisode


Résumé du chapitre précédent :

Le 3 juin le « Don de Dieu » arrive en vue de Tadoussac. Il faut attendre la marée pour pouvoir passer. M. de Champlain fait mettre une barque à la mer pour savoir si Pont Gravé est bien arrivé. Mais une chaloupe vient à sa rencontre. Une discussion s’engage et l’on voit M. de Champlain remonter à bord avec deux hommes. Il a l’air très contrarié. Le Chat raconte à Fleur de Lune qu’il y a eu un problème avec les Basques. Voulant en savoir plus il va rejoindre le capitaine et entend la fin de la conversation. Les Basques ont tiré le canon contre Pont Gravé qui est blessé et deux hommes sont morts. M. de Champlain part rencontrer Darache le capitaine du bateau basque.


  Page précédente Retour vers l'accueil  
 


Les émigrants, arrivèrent au dîner, impatients d’entendre le récit de ce qui s’était passé avec les Basques.

- Mes amis, dit M. de Champlain, en les accueillant, nous avons eu une journée inattendue et bien difficile.

- Enfin pourquoi ces Basques ont-ils attaqué ce pauvre M. de Pont Gravé ? Que leur avait-il donc fait ? demanda Fleur de Lune.

- Comme vous le savez déjà, chère petite demoiselle, c’est mon ami Dugas de Monts qui a financé cette expédition. Il a obtenu en échange le privilège de la traite. Ce qui veut dire qu’aucun commerce ne doit se faire ici sans son autorisation. Ce privilège est une sorte d’exclusivité accordée par le roi.

Notre ami Pont a voulu le rappeler aux Basques. Alors, pour se venger ils ont, en quelque sorte, piraté le « Lièvre ». Ils ont pris toutes les armes et les canons en criant bien fort qu’ils traiteraient malgré les défenses du roi. Ils ont ajouté qu’ils ne rendraient armes et canons à Pont Gravé, que lorsqu’ils repartiraient en France, une fois leur pêche à la baleine faite. Notre ami Pont, gravement blessé, n’a pu défendre son vaisseau.

- Il n’y a qu’à les tuer tous ces Basques, dit un des convives qui portait le nom de Duval.

Cette réflexion jeta un froid dans l’assistance, M. de Champlain regarda l’homme, droit dans les yeux, et dit :

- Et que croyez-vous qu’il arriverait si nous les tuions comme vous le suggérez ? Notre installation à Québec serait perdue avant même d’avoir existé ou, au mieux, reportée d’un an. Vous semblez oublier qu’avant d’en arriver à de telles extrémités, il faudrait encore qu’ils acceptent de nous laisser entrer au port.

- Mais on m’avait dit que les Basques étaient venus vers vous pour négocier, dit la Fée étonnée.

- On vous a bien renseignée, chère madame. Ils craignaient que nous ne fassions vengeance et surtout que nous les empêchions définitivement de pratiquer la pêche à la baleine. Cette pêche est vitale pour eux.

J’ai donc pris conseil auprès de Pont Gravé. J’ai une grande amitié pour lui et un profond respect. Je peux même dire que je l’aime comme un père. Il est toujours de bon conseil, c’est un homme clairvoyant et capable de désintéressement. Bien qu’il se soit intéressé au commerce des fourrures dans le Saint-Laurent, il est beaucoup plus qu’un simple marchand. Vous comprenez mieux maintenant je suppose, chère petite Isabelle, ses affinités avec votre père.

Fleur de Lune eut soudain l’impression que le sol s’effondrait sous sa chaise.

- Rassurez-vous ses jours ne sont pas en danger, poursuivit M. de Champlain, il m’a simplement chargé de vous souhaiter la bienvenue dans ce nouveau pays. Il est navré de ne pouvoir le faire de vive voix, comme il l’avait espéré, mais il est encore trop faible.

- Quel dommage que nous ne puissions le rencontrer ! dit la Fée. Nous aurions été tellement heureuses de le connaître. Ce ne sera que partie remise, je suppose. De toute façon, le père d’Isabelle lui a sans doute déjà rendu visite, puisqu’il devait nous attendre à Tadoussac.

- Je ne pense pas, dit, un peu trop vivement, M. de Champlain. Je dois vous avouer que nous n’avons pas eu le loisir d’aborder plus longuement le sujet.

La Fée nota que le capitaine avait l’air extrêmement gêné.

Fleur de Lune n’entendit pas la fin de la conversation. Elle s’était endormie sur l’épaule de Jean et cette fois-ci pour de vrai ! Cette journée pleine d’émotions l’avait épuisée.

- Pour conclure, reprit M. de Champlain en s’adressant aux émigrants, mon ami Pont et moi-même avons choisi la sagesse. Tous les convives applaudirent, soulagés, sauf Duval…

- Je suis certaine que vous avez pris la bonne décision, dit la Fée.

- Je vous remercie de votre confiance, madame, dit M. de Champlain.

Après mon entrevue avec mon ami Pont, Darache le maître du vaisseau basque m’a prié de monter à son bord.

Nous avons discuté courtoisement et je l’ai assuré que tant que je serais là, Pont Gravé n’entreprendrait rien contre eux. En revanche, je l’ai prévenu qu’ils devraient se présenter tous deux devant la justice, dès leur retour en France, pour régler leur différend.

Les passagers soulagés de la tournure que prenaient les événements, furent d’accord pour reconnaître en M. de Champlain un habile négociateur. Seul le sieur Duval semblait ruminer dans son coin.

A la fin du dîner, le capitaine prit la Fée à part.

- Je dois vous parler seul à seul, dit-il, auriez-vous un moment ? Je suis désolé de vous faire veiller encore un peu, mais je dois vous entretenir au sujet de M. Hébertet.

- Parlez sans crainte, dit la Fée, je peux tout entendre. J’ai depuis le début une sorte de pressentiment. J’ai pris la décision d’accompagner ma filleule dans ce voyage en toute connaissance de cause.

La lettre de son père avait mis très longtemps à nous parvenir et lorsque nous sommes parties, nous étions déjà sans nouvelles de lui depuis de longs mois. Je n’ai pourtant pas voulu retarder le départ.

- Vos craintes étaient hélas fondées, chère madame, dit M. de Champlain sincèrement désolé. Il semble que M. Hébertet ait disparu depuis un certain temps. Je n’ai pas voulu en parler tout à l’heure devant votre filleule.

Mon ami Pont pourra sûrement vous en dire plus dans quelques jours, quand il sera un peu rétabli. En attendant, nous serons ravis Jean et moi de vous garder ainsi que votre adorable petite Isabelle, aussi longtemps que ce sera nécessaire. Vous êtes nos invitées.

- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, dit la Fée, pleine de reconnaissance. Mais je ne voudrais pas abuser de votre gentillesse.

- Croyez-moi, dit M. de Champlain chaleureusement, c’est avec le plus grand plaisir que nous vous conserverons toutes deux parmi nous. Nous sommes Jean et moi très attachés à votre filleule.

Puis après quelques secondes d’hésitation, il ajouta, presque timidement :

- Et, si je peux me le permettre, en tout bien tout honneur, très chère amie, j’aimerais vous dire que votre compagnie, votre sens de l’humour, votre écoute et votre compréhension m’ont été souvent précieux pendant cette longue traversée. Sans oublier, bien sûr, tout ce que vous avez fait lors de la tempête.


Quand Jean avait porté jusqu’à son lit Fleur de Lune endormie, il avait réveillé le Chat, qui en avait profité pour aller aux nouvelles dans les quartiers du capitaine. Il avait donc entendu une bonne partie de la conversation et en particulier les compliments que M. de Champlain faisait à la Fée.

- Tiens, tiens, marmonna-t-il entre ses dents on dirait que notre « grand homme » n’a pas résisté au charme de la marraine. Voilà qui va nous être bien utile. Plus de souci pour l’avenir.

Le Chat n’était pas vraiment déçu que le père d’Isabelle ne soit pas au rendez-vous. Il s’était toujours demandé ce qui se passerait si M. Hébertet n’aimait pas les chats, par exemple. Et si La Fée et Fleur de Lune se retrouvaient coincées à jouer les dames d’intérieur ? Dans ce cas de figure, comment pourraient-elles le seconder dans la recherche de Guillaume? Un trop grand nombre de questions sans réponse lui ayant toujours donné faim, il se dirigea vers la cuisine où un copieux plat de poisson l’attendait. Voilà les petits avantages d’être le brave « minet » du jeune cuistot. De toute façon, il en avait assez entendu. Le reste pouvait attendre, alors que l’estomac, lui, n’attend pas !

Sur le chemin de la cuisine, deux marins discutaient vivement. Le Chat s’installa non loin de là car son instinct lui disait qu’il y avait matière à écouter…

- Ce gars Duval, moi je l’ sens pas disait l’un, j’ lui trouve une sale tête, toujours à rôder partout, on dirait qu’y épie tout le monde. J’y confierais pas ma bourse.

- Pour ce qu’y a d’dans, t’risques rien, répondit l’autre hilare. Moi, j’peux rin dire, j’le connais pas ben.

- Moi, j’ le sens pas, l’autr’ jour y complotait avec les charpentiers, reprit le premier. Quand j’me suis approché, y se sont tus comme si zavaient queuqu’chose à cacher. L’a un’ tête de tueur c’gars-là.

- Vrai tu l’aim’s pas, dit l’autre. Quoiqu,’ j’y r’pens’ d’un coup… Un’ fois, l’était là, pareil avec ses potes. J’l’ai entendu casser du suc sur le dos de not’ brav’ capitaine. L’avait pas l’air d’l’aimer l’Champlain. L’en parlait mal. T’as raison, un jour, c’t homme-là, y pourrait ben lui faire un mauvais coup.

- Y faudrait qu’ j’en touche un mot à « m’sieur » Jean, j’suis sûr qu’y y r’gard’ra d’plus près, dit le premier.

- Mais, je me souviens ! dit le Chat entre ses dents. Le type qui a essayé de me filer des coups de pied sous la table au dîner, c’était lui, c’était Duval ! En y réfléchissant bien, c’est vrai qu’il a une tête de tueur !

Le Chat en avait assez entendu… Pour le moment, il garderait tout ça pour lui, il serait toujours temps d’en parler. Désormais il l’aurait à l’œil le gars Duval mais pas de trop près, à cause des coups de pied.

Quand la Fée après avoir longuement discuté sur le pont avec M. de Champlain vint se coucher, elle trouva Fleur de Lune dormant toute habillée sur son lit, elle n’eut pas le courage de la réveiller et décida de ne mettre la fillette au courant de la disparition d’Hébertet, que le lendemain matin.

Le Chat avait disparu lui aussi, mais elle ne s’inquiéta pas pour autant. Il avait pris l’habitude de se partager entre ses amis marins, son cuistot bien-aimé, Fleur de Lune et la Fée et plus récemment, Jean et M. de Champlain. Une bien habile façon de remplir sa journée !

Après avoir déshabillé Fleur de Lune qui, comme prévu, ne se réveilla pas, la Fée se mit enfin au lit. La journée avait été fertile en coups de théâtre et en rebondissements. Elle mit longtemps à s’endormir. Qu’allait-elle faire si elle ne trouvait pas M. Hébertet ? Comment allaient-ils mener leur enquête ? Il ne fallait pas oublier que la recherche de Guillaume de Carabas était l’unique raison de ce voyage. Maintenant qu’ils étaient arrivés au Canada, il devenait urgent de retrouver sa trace. Il fallait absolument accepter l’hospitalité de M. de Champlain. Il serait alors facile de continuer leur enquête tout en ayant l’air de chercher le père d’Isabelle.

Après un petit temps de réflexion, la Fée se dit qu’il serait peut-être temps de parler de Guillaume à M. de Champlain. Elle décida même de le faire sans tarder. Elle s’aperçut alors que les pièces du puzzle étaient en train de se mettre en place toutes seules. Elle allait pouvoir laisser au destin ce qu’en temps ordinaire elle aurait dû faire par magie.

Le lendemain matin quand Fleur de Lune et la Fée se réveillèrent, le Chat grattait à la porte. Dès le saut du lit, les trois amis discutèrent de ce qu’il s’était passé la veille.

- Chic, si le père d’Isabelle a disparu, dit Fleur de Lune, j’échappe à l’interrogatoire.

-Tu recules peut-être pour mieux sauter, dit sagement le Chat, Hébertet peut avoir décidé de disparaître, pour mieux reparaître !

- J’ai honte de le dire, mais, il est vrai que sa disparition nous arrange un peu, pour le moment. Vous rendez-vous compte de la chance que nous avons dans « notre malheur » ? M. de Champlain et Jean nous adoptent !

- Et moi, dit le Chat, je deviens quoi, dans cette histoire ? On en a déjà parlé, je le sais, mais à cette époque on pensait encore que le père d’Isabelle nous attendait au port.

- C’est simple, dit la Fée, Fleur de Lune alias Isabelle, ne peut plus se passer de toi, donc elle te garde.

- Et si on ne me laisse pas partir du bateau ? dit le Chat l’air pincé.

- Je suis désolée de te rappeler que tu n’es peut-être pas irremplaçable. Et si tu l’étais, tu n’aurais qu’à faire semblant d’être mort et nous te cacherions dans une de nos malles.

-Vous voulez rire, sur un bateau quand on est mort on jette le corps à la mer, dit le Chat hors de lui.

La Fée et Fleur de Lune éclatèrent de rire.

- Parfait, parfait, je vois que j’ai de vraies amies qui n’ont que de bons projets pour moi, dit le Chat scandalisé. On va me noyer, et ça vous faire rire. Dois-je vous rappeler que pour un Chat c’est un comble. Ne savez vous pas que les chats détestent l’eau, même morts !

- Tu ne m’as pas compris, dit la Fée ayant du mal à garder son sérieux, Fleur de Lune et moi dirons que nous t’avons vu tomber à l’eau, et je peux te promettre que nous pleurerons beaucoup. Mais en réalité nous t’aurons caché dans la malle.

- Imaginons que ça marche, répondit le Chat méfiant. Vous arrivez à me cacher dans une malle, parfait ! Mais vous ne pensez tout de même pas que je vais rester enfermé là-dedans, jusqu’à la fin de l’aventure! Je veux bouger, je veux marcher sur le plancher des vaches ! Je veux récupérer mes bottes de sept lieues, elles nous seront bien utiles pour chercher Guillaume dans cet immense pays sans route.

- Si je comprends bien tu ne nous fais pas confiance.

- Ca vous étonne ? dit-il railleur, vous m’avez déjà abandonné une fois, pourquoi pas deux…

- Nous ne t’avions pas abandonné, nous étions sur le bateau, comme toi intervint Fleur de Lune.

- Vous savez bien jouer sur les mots toutes les deux, siffla le Chat.

- Allons, calmons-nous, intervint la Fée, nous allons nous organiser et tout se passera pour le mieux. Je vous le promets. S’il le faut, je reprendrai ma baguette magique. Et je transformerai notre ami le Chat en tout ce qu’il voudra.

J’en ai assez entendu pour aujourd’hui, je vais aux nouvelles, moi. Je vous salue bien, mesdames.

Il sortit très digne la queue en l’air, sans leur jeter un regard.




 A suivre…

Comment le Chat va-t-il pouvoir continuer
sa mission ?

La Fée arrivera-t-elle à rencontrer M. de Pont Gravé ?

Si M. Hébertet a disparu nos amis vont-il accepter la proposition de M. de Champlain ?

Vous aurez peut-être la réponse à ces questions avec les nouvelles du large qui arriveront demain…


  Page précédente Retour vers l'accueil  
 



Contact -