Vingt-quatrième épisode


Résumé du chapitre précédent :

Fleur de Lune répond brillamment à toutes les questions de la Fée sur la famille d’Elise, la maman d’Isabelle. On apprend qu’Elise s’est mariée avec M. Hébertet et qu’elle est morte en donnant naissance à Isabelle. C’est, comme nous le savions déjà, sa cousine Agathe qui est devenue veuve et, qui en tant que marraine de la petite fille, va lui servir de mère. La Fée est rassurée, Fleur de Lune sera une parfaite Isabelle.


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Fleur de Lune connaissait bien la baie de Gaspé. Elle était allée plusieurs fois avec ses parents. Mais quand ils passèrent à la hauteur de l’île Percée, elle prit bien soin de s’émerveiller comme si elle la voyait pour la première fois. Elle s’aperçut alors que deux voûtes perçaient la roche, alors que l’an dernier, quand elle avait visité la région avec ses parents, elle avait bien vu qu’il n’y en avait qu’une ! Cela lui fit une drôle d’impression.

- Une chaloupe peut y passer à marée haute, dit M. de Champlain.

La fillette s’inquiétait chaque jour un peu plus, arriverait-elle longtemps à faire semblant de découvrir des paysages qu’elle connaissait déjà ?

Or, en s’approchant de la côte, elle réalisa que tout était totalement différent. Où étaient passés les maisons, les villages, les phares, les églises, les chalets de vacances ? Quant aux routes, elles avaient toutes disparues… !

Avec la longue-vue que lui prêta M. de Champlain, elle aperçut seulement quelques villages indiens entourés d’une végétation exubérante.

Elle comprit alors que ses souvenirs de petite fille avaient quatre cent ans d’avance et qu’elle allait vers l’inconnu. Elle en fut soulagée, son rôle serait plus facile qu’elle ne l’avait prévu.

Jouer à être Isabelle, l’amusait beaucoup. Mais avec Jean, c’était différent. Elle avait l’impression de trahir sa confiance à chaque nouveau mensonge qu’elle était obligée de faire.

Elle aurait tant aimé pouvoir être tout simplement elle-même avec lui. Etre Fleur de Lune, la vraie… Elle était déjà assez grande pour souffrir de cette situation et cela ajoutait à sa tristesse de quitter le jeune homme dans peu de temps.

La date de l’arrivée à Tadoussac approchant, elle profitait le plus souvent possible de la compagnie du jeune homme.

La Fée et le Chat se moquaient gentiment d’elle, en disant qu’elle faisait des réserves ! Elle leur répondait qu’elle serait bientôt séparée de son ami Jean et qu’elle ne savait même pas pour combien de temps…

Quand il serait parti pour Québec qu’allait-il se passer ?

Il la protégeait, tout était facile avec lui, elle n’avait plus peur de rien, comme par un coup de baguette magique !

A l’idée de perdre cette présence bienveillante, elle se sentait dépassée par l’importance de la mission qu’elle avait acceptée. Elle, qui était partie si enthousiaste …

Elle croyait tout connaître ou presque de ce pays et voilà qu’elle en découvrait un autre, où elle se sentait totalement étrangère.

Cette Nouvelle-France du XVIIe siècle presque inexplorée, la terrorisait. Qu’allait-ils devenir, la Fée le Chat et elle, dans ce Nouveau Monde sans son ami Jean et sans M. de Champlain. Soudain, tout ce qui l’avait fascinée et même parfois amusée dans cette aventure, lui semblait effrayant et hostile, comme certains des émigrants à son égard. Elle trouvait injuste la vie âpre et dure des marins. Elle était révoltée par les différences établies entre ceux des quartiers du capitaine, comme elle et sa marraine et les autres, ceux des quartiers inférieurs. Et par moment, malgré la présence de la Fée et du Chat, elle se sentait terriblement seule et bien peu armée pour tout ce qui l’attendait.


Ces derniers jours de traversée furent un enchantement, malgré un vent glacial. Mais, Fleur de Lune était chaque jour plus terrorisée à l’idée de rencontrer ce Monsieur Hébertet, son père … Elle avait pris la place de sa fille, et elle se demandait parfois si la Fée n’avait pas été un peu inconsciente. Une fée ne pouvait peut-être pas toujours comprendre les sentiments et les scrupules des humains… Tout cela tournait dans la tête de la fillette jusqu’à lui donner le vertige par moment.

De son côté, la Fée, sans vouloir le montrer, était un peu soucieuse. Que se passerait-il si le père d’Isabelle n’était pas à l’arrivée et où iraient-ils, Fleur de Lune, le Chat et elle ? Au besoin, bien sûr, elle se servirait une fois de plus de ses pouvoirs. Elle avait dit qu’elle ne les utiliserait « qu’en cas d’urgence ».

Le 2 juin au dîner Monsieur de Champlain après avoir fait un résumé de la traversée, dit aux passagers :

-Voici la fin d’un bien long voyage. Nous ne sommes pas encore à Québec, mais nous n’en sommes pas loin. Nous avons traversé l’Atlantique dans l’ensemble sans encombre. Le « Don de Dieu » aura une fois de plus mérité son nom. Pendant ces cinquante et un jours de mer, nous avons eu le temps de nous connaître et de nous apprécier. Demain nous serons en vue de Tadoussac.

- Verrons-nous des indiens ? demanda le jeune Etienne Brûlé, les yeux brillants.

- Comme la plupart des transactions pour le commerce avec eux se font ici, vous en verrez beaucoup. Ils viendront jusqu'à notre vaisseau comme toujours.

Nous mouillerons dans la rade qui se trouve à une lieu de Tadoussac. Ce port est une anse à l’entrée de la rivière du Saguenay. La marée y est étonnante, elle arrive très vite et quelquefois elle est accompagnée de vents impétueux qui amènent de grandes froidures.

Jean avait expliqué à Fleur de Lune ce que voulait dire impétueux et froidure. C’était très gentil de sa part, mais même si elle ne connaissait pas ces mots, Fleur de Lune avait très bien compris leur signification. Elle en avait conclu qu’elle aurait tout intérêt à être bien couverte, car il ferait peut-être encore un peu plus froid que ces derniers jours.

- Tadoussac est un petit port, continua M. de Champlain, il ne peut contenir qu’une vingtaine de vaisseaux. Mais il est de loin le plus important de toute la côte et ce, depuis bien avant l’arrivée des français.

Le Chat rejoignit ses amies dans la cabine, comme chaque soir, ou presque, depuis leur réconciliation.

- Alors, vous avez le trac mesdames, dit-il, en sautant sur le lit de la fillette comme à son habitude.

- Et bien pour tout dire, oui, avoua la Fée tentant d’en rire.

- Et moi donc, renchéris Fleur de Lune, j’ai beau savoir ma leçon sur le bout des doigts, j’ai très peur.

- Ce M. Hébertet ne va pas te manger, dit gentiment le Chat, il parait que c’est un très brave homme.

- Et comment le sais-tu demanda Fleur de Lune, encore tes amis marins, je suppose ?

-« Parfaitement, répondit le Chat prenant un air pincé. Je vous l’ai déjà dit, les marins discutent entre eux. Certains même se connaissent depuis longtemps. Ils ont fait plusieurs fois partie des équipages recrutés par Dugas De Monts. Les bons marins sont réemployés dès ils sont disponibles et plusieurs de ceux que je connais ont eu l’occasion de parler avec M. Hébertet pendant la traversée. Ils ont dit que c’était un homme aimable, qui ne craignait pas de se mêler aux petites gens, et s’intéressait à tout et à tout le monde. Il parait qu’il venait souvent au quartier des équipages. Il parlait avec les marins, il aurait voulu être capitaine et même explorateur. Mais il avait du reprendre le négoce familial à la mort de son père.

-Si je comprends bien à cette époque-là, s’exclama Fleur de Lune, les enfants, devaient faire uniquement ce qu’avaient décidés leur parents? Je suis bien contente d’être née au vingt et unième siècle.

- Je suis heureux de te l’entendre dire. Pour en revenir à ton futur père, continua le Chat, il parait qu’il avait toujours un mot gentil pour tout le monde. Et, à la fin de la traversée il avait remercié l’équipage avec une bourse bien pleine. Nous pouvons donc conclure de ce témoignage que c’est un homme humain et généreux, ce qui ne gâche rien.


Le Chat s’arrêta un moment pour juger de l’effet de ses révélations. Puis, satisfait, il s’installa bien en rond sur le lit de Fleur de Lune. Il émit un bâillement spectaculaire, tout en s’apprêtant à partir pour le pays des rêves, des rêves de chat, bien entendu.

- Bonne nuit et à demain, sur la terre ferme dit-il d’une voix endormie.

- Je crains que nous n’y soyons pas demain, répondit la Fée, car d’après M. de Champlain, il n’est pas si facile de rentrer dans le port.

- Tout dépend de la marée et des vents… ajouta le Chat fier de montrer sa science. Après un second bâillement, tout aussi sonore que le premier, il ferma les deux yeux, ce qui voulait dire, ne me dérange plus.


 A suivre…

Fleur de Lune va-t-elle reprendre courage ?

Comment va se passer l’arrivée à Tadoussac ?

La Fée sera-t-elle obligée d’utiliser ses pouvoirs ?

Vous aurez peut-être la réponse à ces questions dans la prochaine bouteille à la mer qui arrivera le 3 Juin…


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